Le grand jeu de l’intelligence

Le 30 mai 2021, Radio Danemark (DR), le radiodiffuseur public danois, a publié les résultats d’une enquête journalistique menée avec ses homologues suédois, norvégiens et allemands et les journaux Süddeutsche Zeitung et Le Monde, selon laquelle, entre 2012 et 2014, les renseignements militaires finlandais ont collaboré avec l’Agence nationale de sécurité américaine (NSA) lui permettant de « s’attacher » aux câbles sous-marins danois sur lesquels transitent des données et des conversations afin d’espionner des personnes d’intérêt européen. De nouveaux détails s’ajoutent donc à ce qui a émergé en 2013, lorsque les fuites d’Edward Snowden ont permis de comprendre ce qui se passait.

Malgré le tollé compréhensible suscité par la découverte de ces nouveaux détails, il y a peu de raisons d’être surpris. L’histoire du renseignement est caractérisée par les initiatives les moins scrupuleuses à l’encontre de quiconque. Même avec certaines distinctions, ils rappellent le « tous contre tous » des matchs de lutte américaine où c’est chacun pour soi et Dieu s’occupe du reste.

Pour ne citer que quelques exemples, peu de personnes en dehors du cercle des initiés se souviennent de Crypto AG, la société suisse dont les propriétaires cachés étaient les services secrets allemands et américains, qui produisait des chiffres vendus à la diplomatie internationale et à des entreprises de très haut niveau. La coentreprise qui a débuté en 1970 s’est poursuivie jusqu’en 1993, lorsque le Bundesnachrichtendienst s’est retiré pour laisser le contrôle à la CIA, qui a poursuivi la gestion jusqu’en 2018. Hier les cryptophones, aujourd’hui les « crocodiles » sur les câbles, comme à l’époque héroïque du phreaking téléphonique. Peu de gens savent qu’en 2008, la NSA aurait espionné un allié du calibre d’Israël, documentant l’implication de Tel Aviv dans l’assassinat du général syrien Suleiman. Ou qu’en 2009, le Royaume-Uni a été pris en flagrant délit de lecture des e-mails de diplomates étrangers participant au G20.

Face à un comportement pragmatiquement commun, il serait donc facile d’invoquer un Così fan tutte mozartien ou, en ce qui concerne les protestations de l’Allemagne, un Oggi a me, domani a te plus italique. Il serait facile d’écarter cette affaire comme l’un des nombreux scandales qui apparaissent périodiquement concernant la manière dont les agences de renseignement des puissances mondiales protègent les intérêts des pays auxquels elles appartiennent.

Il conviendrait plutôt de se poser quelques questions : dans un secteur comme celui de la sécurité nationale, dominé par la machtpolitik, il est compréhensible que chaque pays fasse tout ce qui est en son pouvoir pour acquérir un avantage stratégique sur tous les autres, « amis » compris, avec pour seule limite (flexible) l’opportunité politique. Il est donc raisonnable de penser que le choix d’intercepter les communications des partenaires et des alliés n’est pas pris à la légère. On se demande alors comment il est possible que, malgré les procédures rigoureuses d’approbation des projets de renseignement, malgré la supervision d’organes indépendants tels que les tribunaux ad hoc et l’institution de commissions parlementaires de contrôle, il en sorte de temps en temps des roses qui ont une odeur différente de celle que leur nom suggère.

La métaphore shakespearienne mise à part, une réponse possible réside dans le concept de déni plausible, la technique bureaucratique qui permet, en descendant du sommet vers la base opérationnelle d’une administration, de faire en pratique ce qu’en théorie – et selon la loi – vous ne pouvez pas faire.

L’exemple public le plus récent concerne le Royaume-Uni, qui a été condamné le 25 octobre 2021 par la Cour européenne des droits de l’homme pour les lacunes de ses procédures d’autorisation des interceptions de masse. L’une des raisons du verdict des juges de Strasbourg était l’absence de catégories de mots clés (les sélecteurs) pour sélectionner les communications pertinentes dans le formulaire que les services de renseignement doivent remplir pour demander l’autorisation de procéder au Secrétaire d’État. En d’autres termes, l’exécutif autorise une interception massive sans trop de détails, les structures de renseignement interceptent avec une grande latitude opérationnelle sans que le gouvernement sache exactement ce qui se passe. Dans ce cas également, nous avons affaire à une technique consolidée qui, appliquée à l’informatique et au réseau, s’avère toutefois moins efficace.

La création et la gestion d’un système de surveillance technologique nécessitent l’implication d’un nombre important de personnes, de composantes institutionnelles appartenant à d’autres pays et l’interaction inévitable avec des sujets privés (non seulement Big Tech, mais aussi les opérateurs de télécommunication et les fournisseurs d’accès à Internet). Tout cela laisse de nombreuses autres traces qui peuvent être trouvées plus facilement par ceux qui savent les interpréter. Si les enquêtes journalistiques de Hager et Campbell qui, en 1996, ont révélé l’existence d’Echelon étaient extrêmement complexes et difficiles, les affaires Snowden, Manning et Assange montrent à quel point il est devenu (relativement) facile pour un lanceur d’alerte de révéler des secrets qui, en d’autres temps, auraient été impossibles à violer. Il faut ajouter à cela le rôle de plus en plus important (mais encore entravé) du droit d’accès, grâce auquel les citoyens peuvent collaborer au contrôle « ascendant » du travail des institutions, en recoupant des informations qui, en d’autres temps, n’auraient pas été disponibles ou auraient été extrêmement difficiles à corréler.

Le voile du secret qui entoure les activités de renseignement est encore épais mais certainement – grâce à la diffusion des technologies de l’information – plus fin que par le passé. Il est raisonnable de penser que les États ne cesseront pas d’utiliser tous les instruments dont ils disposent – aucun exclu – pour protéger leurs propres intérêts nationaux. Il est tout aussi raisonnable de penser qu’ils feront évoluer leurs stratégies pour contrer la capacité accrue du secteur de l’information et de la société civile à faire la lumière sur ces activités. Il est difficile, dans un Pays démocratique, d’arriver à une victoire définitive de l’un ou l’autre front qui, dans un jeu infini, se disputeront la balle, marquant, à leur tour, leur but. C’est également pour cette raison que le monde du renseignement est appelé le Grand Jeu.

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