"Le Maître et Marguerite" de Simon Mc Burney fait trembler les murs d’Avignon
Le metteur en scène britannique Simon McBurney est l’artiste associé de la 66ème édition du Festival d’Avignon. Dans la cour du Palais des Papes, il adapte le chef d’œuvre russe de Mikhaïl Boulgakov, à la fois histoire d’amour, critique politique et fable fantastique. On y croise le diable, Ponce Pilate, un écrivain malheureux et son amante, le tout dans un Moscou des années 30. Simon McBurney ne semble avoir peur ni du lieu ni de l’immense roman et signe un spectacle jouissif.
Il n’est pourtant pas évident de s’attaquer à ce monstre de littérature où s’entremêlent tant de personnages, d’histoires et d’époques. Il fallait oser mais l’artiste anglais relève le défi grâce à un jeu d’acteurs et une mise en scène à couper le souffle. Le Maître et Marguerite, écrit en 12 ans, de 1928 à 1940, juste avant la mort de l’écrivain fait partie des chefs d’œuvre de la littérature russe du XXème siècle. Boulgakov, artiste créant sous la dictature de Staline, est alors un auteur interdit de publication ; il faudra attendre 1973 pour voir l’œuvre éditée en intégralité en URSS. Un roman qui a toujours fasciné Simon McBurney, et pour cause puisqu’il est question de passion, de compassion, de croyance et de politique.
Le Maître et Marguerite, le diable et Ponce Pilate
Trois histoires s’entrecroisent : l’arrivée du diable, incarné par l’inquiétant Professeur Woland, à Moscou, semant alors le trouble dans la ville, celle d’amour entre Marguerite et un écrivain en plein doute qu’elle appelle le Maître et le contenu même de l’œuvre qu’il tente d’écrire sur Ponce Pilate et Jésus Christ. Un roman fleuve difficile à adapter au théâtre sans perdre le spectateur. Simon Mc Burney fait le choix de rester fidèle au texte, lui-même déconstruit et complexe, mêlant différents temps et univers. Une fidélité à l’auteur qui n’est pas une nouveauté pour l’artiste britannique s’étant déjà attaqué à Shakespeare, Ionesco, Brecht (La Résistible Ascension d’Arturo Ui avec Al Pacino dans le rôle-titre) ou Beckett. L’homme, qui se définit lui-même comme « un raconteur d’histoires » respecte la narration tout en la revisitant avec sa compagnie, Complicité. Le résultat est bluffant : durant trois heures (que l’on ne voit pas passer), seize comédiens vont donner corps au chef d’œuvre de Boulgakov, « un maelstrom poétique et violent », passant avec brio d’un monde à un autre. Les comédiens Paul Rhys dans le rôle du Maître et du professeur Woland, Sinéad Matthews en Marguerite et Tim McMullan en Ponce Pilate portent avec talent les personnages clés du roman. La mise en scène, regorgeant d’idées géniales nous emporte à travers cette épopée oscillant entre réel (la dictature staliniste) et le fantastique (le diable dont se rapproche Marguerite, prête à vendre son âme pour sauver son amant).
Une mise en scène ambitieuse et impressionnante
Sur scène, peu de décors finalement sont installés, des chaises, un lit, une cabine servant à la fois de wagon de tramway ou de kiosque mais le travail sur la lumière et les images projetées sur les murs du Palais nous entraînent avec délice dans le monde de Boulgakov et de McBurney. Le metteur en scène s’amuse avec l’espace, sûrement avec délectation au vu des trouvailles scéniques, comme si l’architecture du lieu et ses moindres recoins devenaient des aires de jeu. Le Palais des Papes impressionne souvent les artistes qui l’investissent. Pas lui, qui l’utilise dans sa globalité pour mieux servir l’histoire. Les murs se fissurent jusqu’à l’écroulement, deviennent une carte géante de Moscou ou un portrait officiel de Staline. Parfois, des images nous renvoient à ce qui se passe sur scène, transformant alors nos visions et perspectives ; une poésie visuelle et un onirisme qui émeuvent. Simon McBurney maîtrise son art avec une énergie spectaculaire. « La Cour d’Honneur est un lieu magique, où l’on peut faire vivre une aventure épique qui va de la terre au ciel, en passant par les enfers » explique-t-il. Son pari, osé, est réussi. L’homme aime expérimenter et son adaptation du Maître et Marguerite en est la preuve. On en ressort touché et plus intelligent.
Maud Fontanel
Crédits photographiques : Christophe Raynaud de Lage - Festival d'Avignon




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